Trièves en Transition


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2050 : souvenirs de transition

Note : cette histoire est issue d’un travail de projection réalisé au sein du groupe Sources & Ressources

 

Je suis très soulagé. Les choses auraient pu mal tourner. Il y avait tant de potentiel pour  que la situation dégénère. À vrai dire, l’inquiétude pour l’avenir était grande à cette époque, et il y a eu des moments où j’ai eu vraiment peur. Je me rappelle très bien le jour où tout a commencé…

 

Nous étions assis dans la salle voûtée, devant un grand feu qu’Éric avait allumé. Nous tenions chacun à la main un verre de la dernière cuvée de Gilles, un vin d’un rouge profond et à la fois lumineux, le premier provenant de la vigne qu’il avait replantée à Serre Bertras trois ans plus tôt. Fabrice faisait le pitre comme souvent, Pascale rapportait mille choses de la vie mensoise avec sa volubilité habituelle. Nous étions réunis dans l’ancienne cure pour un de nos dîners mensuels. C’est à ce moment que c’est arrivé. Une sorte de craquement, comme une déchirure dans le silence. Nous nous sommes figés quelques secondes, comme dans le temps suspendu d’une catastrophe naturelle. J’en ai gardé en mémoire une sorte d’instantané, nous tous immobiles, le verre levé, le sourire figé, épiant la silence. Même les flammes du feu sont figées dans mon souvenir.

Le premier à réagir fut Éric. Il fit une chose qu’il ne faisait jamais lors de nos réunions. Il se précipita pour allumer la télé. Il y avait un bulletin spécial. Il se passait des choses inouïes. L’Arabie Saoudite venait d’annoncer ce qu’il ne lui était plus possible de cacher : non seulement elle n’était plus capable d’augmenter sa production pétrolière pour répondre à la demande mondiale croissante, mais en plus sa production réelle déclinait depuis deux ans. Inéluctablement. L’annonce avait immédiatement provoqué une panique boursière, un krach d’une violence inouïe. Et l’armée chinoise avait aussitôt envahit l’Asie Centrale pour assurer son approvisionnement en énergies fossiles, provoquant la réaction enragée de la Russie et des États-Unis. Une guerre nucléaire allait-elle éclater ? C’était en tout cas ce que tout le monde se demandait, ce que tout le monde redoutait.

 

J’ai une vie bien remplie. Pas autant qu’au début de la transition, quand il a fallu faire face aux nécessités de la vie quotidienne et de notre requalification professionnelle. Il y avait de la panique chez certains. Heureusement que nous avions engagé la transition locale avant les événements. Ca a permis de prendre le virage plus vite, de se rassurer et de trouver l’énergie pour avancer. La solidarité a joué à plein là où les gens auraient pu se déchirer. Personne n’a été laissé de côté. Ca, ç’a été une volonté forte dès le départ. Oui, Trièves en Transition a été la bonne idée au bon moment. Le collectif n’existe plus maintenant.

Nous sommes à la vigne, avec Gilles et Éric. Nous ne sommes pas venus pour les ceps cette fois-ci, mais pour les ruches. Celles que nous avons en haut de la vigne à côté de la cabane restaurée. Les hausses sont pleines, la récolte s’annonce magnifique. Les ruches sont en bonne santé, sauf celle du bout. C’est là que nous avons installé le printemps dernier l’essaim recueilli à Lavars. Il était maigrichon et nous avons cru un moment qu’il n’allait pas survivre : nous ne trouvions plus la reine ! Finalement, elle a survécu, mais il faudra leur laisser le miel et hiver et veiller sur elles de près.

Nous nous rappelons ce jour chez Éric. Et nous mesurons le chemin parcouru. Quand l’événement s’est produit, la réhabilitation du vignoble local qu’avait entrepris l’association de Gilles s’est avérée bien utile. Heureusement, tous les gestes, tous les savoirs, toutes les ressources n’étaient pas perdus. Je parle de l’association des vignerons parce que nous sommes dans la vigne, mais il  y avait tous les autres. Tout le travail sur le compost, l’agriculture et les jardins partagés entrepris peu avant la transition a été d’une grande utilité, il a évité la catastrophe alimentaire.

Nous sommes là tous les trois, respirant l’air frais et l’odeur du miel, les mains et la poitrines encore chaudes du travail avec les ruches. Ca sent le bois et la propolis. Éric a aperçu des étourneaux près de chez lui, heureusement qu’on a mis les filet sur les vignes. On parle de la vendange prochaine et de la fête du pain qu’on fait en même temps dans tout le Trièves depuis les premières années de la transition. Mais en attendant, on savoure l’instant. J’ai mal au dos, mais je préfère ça à mon travail d’ordinateur que j’avais avant et qui donnais mal au dos aussi. Oui, avec le jardin et l’herboristerie, les journées sont bien occupées.

Au début de l’été, il y a aussi eu la tournée de théâtre sur les places des villages. On avait démarré avant la transition avec Le Capitaine Fracasse, et nous n’avons jamais arrêté depuis. Juste avant la transition, nous venions de présenter une pièce sur 2050. Nous y sommes en 2050 ! Et la pièce de cette année parlait de 2010 ! Pour les jeunes. Pour qu’ils imaginent. Imaginer un vol en avion, imaginer les soirées devant la télévision, les gens qui se tournaient le dos et fermaient leur porte à la vie. Imaginer un supermarché et la foule dedans, imaginer de tuer le temps à acheter des choses pas vraiment utiles, imaginer qu’il existait des choses à jeter sans y penser. Et des gens aussi. Mais imaginer aussi la rencontre avec des gens de lointains horizons…

Bon, il faut y aller. Ce soit, il y a réunion du conseil de la coopérative intercommunale de production électrique. Heureusement que je ne siège plus au conseil monétaire qui gère notre monnaie locale de complément. Un outils précieux qui a permis de faire fonctionner l’économie locale quand tout était paralysé par la crise financière qui a suivi l’événement.

Je suis bien occupé, donc. Mais je ne regrette pas de vivre cette époque.

 

Je suis satisfait d’avoir un travail vraiment local. J’aimais aussi mon boulot d’avant, traducteur. Un superbe boulot, même. Un pont entre les cultures. J’ai toujours aimé les cultures d’ailleurs, toujours aimé les gens nouveaux. On en voit moins souvent. Ca me manque. Mais mon travail de traducteur, il était coupé du monde d’ici, coupé du vent et de la pluie, coupé des gens aussi. Je le faisais pour des maisons de Paris et je n’ignorais pas que la plupart des livres que je traduisais n’étaient que des objets de consommations jetables. J’étais trop exigent pour cela me satisfasse. Maintenant, je travaille avec et pour les gens d’ici, et rien de ce que je fais n’est à jeter. En plus de mon cerveau, j’y mets mon cœur et mes mains.

Le plus clair de mon temps, j’arpente les lieux dont l’homme ne veut pas pour y trouver les simples dont j’ai besoin pour mon herboristerie. Il y en a peu maintenant que s’est inversé le mouvement d’enfrichement et d’enforestation de l’espace cultivé. Notre nourriture a repris de l’étendue et les champs ont repoussé la végétation sauvage, laissant peu d’espaces de liberté entre culture et forêt. La plupart des plantes que j’utilise me sont fournies par quelques producteurs, par exemple ceux qui ont repris le domaine de Raud en fermage. Mais il manque dans leurs cultures quelques plantes précieuses que je ramasse au bord des chemins, dans les sagnes pleines d’eau et le long des lisières.

L’herboristerie est une petite échoppe en dessous de la place de la halle. Comme beaucoup de maison d’artisans, c’était devenu au 20ème siècle une simple maison d’habitation. Comme beaucoup, elle a retrouvé sa vocation et la halle a repris une vie artisanale au milieu des cris des enfants qui jouent autour de la fontaine. Il y a l’atelier de réparation, le magasin de tissus en chanvre et toujours le débit des vignerons. Je sèche moi-même mes récoltes avec le séchoir solaire fabriqué à Mens pas la firme Light. Un établissement actif qui emploie sept personnes et dont les produits sont appréciés jusqu’à Grenoble et Gap pour leur qualité.

Je ne suis pas un rebouteux, je ne soigne personne. Mais les médicaments chimiques sont chers et le médecin, qui a suivi un cursus de phytothérapie dans ses études (c’est obligatoire maintenant), m’envoie régulièrement ses patients. Pour les affections ordinaires, les rhumes, les maux de tête ou les digestions trop lourdes, les plantes font merveille et il était temps qu’on s’en rende compte. Finalement, ce qui me plaît le plus, c’est ce contact avec les patients et les fournisseurs. Mon nouveau travail me paraît moins futile que l’ancien, qui pourtant ne manquait pas de noblesse. Mais là, j’y trouve vraiment un sens, une complicité avec la vie d’ici.

 

La famille s’est ressoudée. La transition nous a obligés à trouver des points d’accord  et cela n’a pas été facile. Il a fallu tirer le diable par la queue, il y a eu des tensions sur ce qu’il fallait faire, sur le chemin à prendre, sur les paris et sur les sacrifices à faire. C’est pour les enfants surtout que cela a été le plus dur. Il leur a fallu inventer un avenir qu’ils n’avait pas prévu, auquel rien ne les avait préparés puisque l’école les avait formé précisément à l’inverse. Au monde d’avant. Et puis s’insérer dans un monde en crise n’est pas la chose la plus facile qui soit. La société d’alors n’était pas tendre avec les jeunes, qu’elle voyait au mieux comme un boulet, au pire comme un menace. Quand une société en est là, elle n’est plus loin du suicide collectif.

Nous étions hier soir chez Clément. Il jouait dans le jardin avec sa petite fille après sa journée de boulot. Son affaire d’installation et d’entretien de systèmes de production d’énergie renouvelables individuels marche bien. Rien à voir avec ce qu’aurait gagné un technicien de son niveau dans le monde d’avant, mais il trouve son équilibre comme ça. En buvant l’apéro, juste avant le dîner, il me rappelait son angoisse pendant les événements, ce sentiment du sol qui se dérobe et d’être nu face à des défis pour lesquels ses études ne lui apportaient rien.

-       Finalement, me dit-il, votre génération avait tort de ne pas croire en la jeunesse. Parce que c’est nous qui avons retroussé les manches, c’est nous qui avons fait l’effort de tout reconstruire. Le plus gros de l’adaptation, c’est nous qui l’avons porté. Tu te rappelle ce que je te disais, adolescent : votre génération a tout gaspillé et nous il ne nous reste rien. Mais en fait, il nous restait le plus précieux : notre jeunesse.

C’est vrai que la transition, ç’a été comme une mobilisation en temps de guerre, et comme en temps de guerre, ce sont les jeunes qui ont été en première ligne. Camille est toujours à Grenoble. Ce n’est pas toujours facile, mais elle n’a pas voulu abandonner les enfants handicapés auxquels elle enseignait. Nous avons eu peur plusieurs fois pour elle, la vie en ville a parfois été cruelle. Maintenant ça va. Curieux retour des choses, les villes dépeuplées sont devenues des sources de matières premières. De métaux, surtout. Il y a trois entreprises dans le Trièves qui prospèrent sur le démontage d’anciennes grandes surfaces et sur le négoce de matériaux récupérés.

Après le choc initial, Clément et Camille ont été beaucoup plus réactifs que nous et ils ont appris à être adaptables et débrouillards. Clément le rêveur a appris plusieurs métiers manuels avant de monter son affaire, Camille s’est démenée pour faire vivre au quotidien sa petite famille urbaine. Le jardin collectif qu’elle a créé dans son quartier l’y a beaucoup aidé. « Ce sont mes souvenirs du potager de Menglas qui m’ont inspirée » aime-t-elle répéter.

 

Notre confort d’autrefois n’est plus qu’un souvenir. Mais nous avons appris ce que nous avions toujours su au fond de nous-mêmes : nous n’en avions pas vraiment besoin. En revanche, il est plus difficile d’avoir perdu de nombreuses possibilités. Il est toujours possible de descendre à Grenoble voir un spectacle ou de communiquer par internet avec de lointains amis, mais c’est devenu cher tant nos revenus sont plus modestes qu’avant. En même temps, il faut avouer que le caractère exceptionnel de tels moments leur donne une saveur décuplée.

Brigitte et moi parlons souvent des voyages que nous avons faits avant l’événement et de ceux que nous aimerions faire. Notre dernière escapade date d’il y a cinq ans, c’était à Marseille chez mon frère. Oui, les voyages sont ce qui nous manque le plus, les amis aussi, avec lesquels nous ne communiquons plus que par lettre ou par d’occasionnels courriels, quand le réseau fonctionne.

D’un autre côté, nous aimons bien la vie autour de nous. Simone, la voisine, qui est venue nous voir ce matin pour l’organisation du repas de quartier, sous la vieille halle. On se parle beaucoup plus qu’avant dans le quartier, on fait des choses ensemble, on s’échange plus volontiers services et outils. Les vieux qui se morfondent derrière leurs fenêtres, c’est fini. Le compost de quartier est devenu si naturel pour tous que personne ne se rappelle plus avoir jamais fait autrement.

-       Quand je pense qu’avant on jetait tout ça, on avait vraiment perdu le sens commun ! s’est exclamée Évelyne l’autre jour.

Dans le quartier, on se relaie bénévolement pour gérer le compost. Le compost, c’est devenu un lieu de rendez-vous, on s’y retrouve comme autrefois nos grands-mères au lavoir.Tout le monde sait faire maintenant. Notre compost va dans les jardins, mais un quota est réservé aux paysans, car ceux-ci ont dû apprendre à cultiver sans engrais ni pesticides. Ceux-ci sont devenus trop chers et quasiment introuvables.

C’est d’ailleurs ce qui a sûrement changé le plus depuis la transition : il y a de nouveau des paysans. Beaucoup de fermes qui étaient devenus des résidences secondaires sont redevenues des fermes. Plus possible d’exploiter d’aussi grandes surfaces quand le carburant coût de tels prix, même avec les aides du gouvernement. Alors il a fallu trouver des mains, il a fallu réapprendre à cultiver, à renouer le fil rompu après dix mille ans d’agriculture. Car pour la première fois dans l’histoire, les humains avaient dans leur très grande majorité désappris à faire pousser leurs aliments.

Un gros défi a justement été d’accueillir tous les nouveaux-venus. Ils venaient des villes pour trouver du travail, et justement on avait de nouveau besoin de bras dans les campagnes et dans les forêts. Mais ils ne savaient pas faire, et au début même beaucoup ne voulaient pas. D’autres fuyaient simplement la ville, pas assez sûre, où tant d’entreprises avaient fermé. Il a fallu les loger, partager la terre, leur apprendre ce que nous-mêmes savions si mal.

 

Mais au fond, maintenant que la transition est réussie et que, malgré les épreuves, le pire a été évité, je crois pouvoir dire que nos vies sont plus remplies de satisfactions. Nous avons retrouvé le goût des relations, de l’essentiel, et surtout nous avons redonné une perspective à notre vie collective. Nous sommes moins riches qu’avant, et pourtant personne n’est sans toit, sans nourriture, sans activité, sans soins. Nos vieux et notre jeunesse ont retrouvé leur place. Je crois que la peur de tout perdre a fait réagir tout le monde juste à temps. On fait plus attention les uns aux autres.

Ce qui me manque, qui me manque vraiment, ce sont les voyages au loin, la rencontre du vaste monde.

Et puis la planète paraît tellement plus grande.


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